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Boulot
Musique Journal |
Patrice Aknin et Mireille Blanchard-Desce : la science en libertéJeunes Diplômés, janvier 1993 |
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« La liberté dans le travail ! » C'est le cri du coeur du scientifique à qui l'on demande pourquoi il a choisi de travailler en recherche publique plutôt qu'en recherche industrielle. Certes, cette liberté dépend comme partout de ses supérieurs hiérarchiques, mais dans l'ensemble, la recherche publique offre une plus grande autonomie que l'entreprise. Encore faut-il bien définir ce que sous-entend ce mot « liberté » car tout de même, on ne saurait admettre que l'entreprise puisse être un carcan abominable brimant toute initiative individuelle.
« Nous ne sommes pas soumis aux règles de la rentabilité économique », précise Patrice Aknin, normalien, agrégé et docteur en physique, actuellement détaché à l'Inrets où il travaille sur des capteurs pour les transports guidés, au laboratoire des technologies nouvelles. « On peut se permettre de travailler sur des sujets plus fondamentaux et à plus long terme, qui peuvent ne pas avoir immédiatement des retombées économiques et dont la mise en oeuvre peut s'avérer laborieuse », renchérit Mireille Blanchard-Desce, normalienne, agrégée et docteur en chimie, chargée de recherche CNRS au laboratoire de chimie des interactions moléculaires du Collège de France (laboratoire dirigé par Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie), et médaille de bronze du CNRS en 1990. C'est clair : pour ces jeunes chercheurs ayant juste dépassé la trentaine, la liberté dans leur travail, c'est avant tout la liberté de pouvoir mener des projets de recherche sur des sujets qui les intéressent et qu'ils ont pu choisir. Ils veulent faire de la science, c'est-à-dire prendre le temps d'approfondir et d'enrichir des connaissances théoriques, d'explorer de nouvelles pistes si le besoin s'en fait sentir. Et cela, c'est vrai que l'entreprise, dont le métier est avant tout de produire vite et bien pour satisfaire ses clients, ne peut pas se le permettre. Chacun son métier. « J'ai plus de temps pour faire de la veille technologique, explique Patrice Aknin. Je peux m'intéresser à des domaines connexes, j'ai plus de marge de manoeuvre pour dériver sur des sujets latéraux. » Il reconnaît toutefois qu'un des dangers de cette autonomie, c'est que « l'on peut aussi s'endormir dans son coin, ou s'embarquer dans des sujets un peu trop farfelus. » Car « la science et rien que la science » a quand même ses propres impératifs de productivité et de rentabilité. Il faut publier ses résultats, les communiquer dans les congrès internationaux : c'est bon pour la carrière. « En fait, il faut montrer qu'on est là, quitte à en faire un peu trop, indique Mireille Blanchard-Desce. Pour un jeune chercheur (pas trop jeune, sinon on n'est pas pris au sérieux), le congrès est une occasion de se faire remarquer, de nouer des relations, voire d'engager des collaborations internationales. C'est indispensable si l'on veut progresser soi-même et faire avancer ses recherches. » Là aussi d'ailleurs, on touche du doigt une différence majeure entre la recherche publique et la recherche industrielle : la notion de gratification personnelle n'y est pas la même. « Même quand on travailler sur contrats industriels, on essaie de ne pas être liés par une confidentialité trop importante, de manière à pouvoir valoriser son travail auprès de la communauté scientifique », indique Patrice Aknin. C'est ce qui explique, entre autres, pourquoi le bulletin de paie n'est pas le souci premier de ces jeunes chercheurs. Même s'ils ne rattraperont jamais les quelques dizaines de milliers de francs annuels qui séparent leur salaire de celui des chercheurs du privé, ils avouent ne pas avoir à se plaindre. D'autant qu'ils assurent très souvent des heures d'enseignement, ce qui agrémente l'ordinaire (et permet à leur laboratoire de garder le contact avec les étudiants). Enfin, pour en finir avec une idée reçue, il est bon de savoir que la recherche publique n'a rien du « cocon » que l'on peut s'imaginer. Bien des dents longues raient le plancher des laboratoires, surtout lorsque ceux-ci sont au top niveau international. « C'est vrai que le laboratoire de Jean-Marie Lehn a des moyens et un environnement intellectuel exceptionnels, qui offrent un confort de travail très appréciable, admet Mireille Blanchard-Desce. Mais c'est aussi un endroit où la pression psychologique est assez importante. Personnellement, j'ai vraiment l'impression que le niveau de recrutement des jeunes chercheurs a beaucoup monté d'une manière générale, ce qui fait que la compétition devient plutôt rude entre les jeunes de ma génération : il nous faut sortir, nous montrer dans les congrès, se battre pour publier dans les revues américaines, se battre entre nous. On ne vit pas dans un cocon ! » René-Luc Bénichou |
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